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Supply

Second Capitaine sur un "Supply offshore" au Gabon du 10/06 au 01/08/2007

10/06 : Je rejoins le poste de second que j'ai accepté à bord du Nyanga, un bateau ravitailleur de 40 mètres de long travaillant pour les plate-formes pétrolières au Gabon. L'avion de Paris pour Libreville est multi-éthnique ayant à son bord peu d'Africains mais plutôt des Asiatiques, des Portugais, des Anglais et des Américains ; très peu de femmes et pas d'enfants. Ca sent le bizness. J'atterris après 6h de vol et 1h de décalage horaire avec Paris. Après quelques soucis de correspondance, un vol de nuit intérieur me dépose à Port-Gentil et j'embarque sur le Nyanga. La marée est basse, la coupée est raide et le pont surchargé. Il faut vraiment slalomer pour pénétrer à l'intérieur du navire. Réveillé par l'équipage, le second que je vais remplacer me fait rapidement visiter le bateau le soir même avant de m'attribuer une cabine provisoire. Il s'appelle Borna et est Croate.
11/06 : Tôt le matin, Borna me prend en charge et nous déambulons à travers le navire dans nos belles combinaisons oranges. La quantité de travail à effectuer me semble énorme. J'ai des consignes plein la tête et je ne sais pas par où commencer. Une grande masse d'informations est à saisir par informatique particulièrement ce qui concerne la sécurité. En une journée, je dois savoir où se cachent les pinceaux, la clé de la pharmacie et les extincteurs, comment modifier la liste d'équipage et le "fire plan", organiser et tenir à jour les heures de travail des matelots, consigner les exercices de sécurité, préparer les routes et les permis spéciaux, mettre à jour les cartes et la documentation nautique, gérer le chargement du pont et les passagers, vérifier les radeaux de survie, l'état du guindeau, de la chaîne et de la grue... Nous passons de la salle des machines à la cuisine, de la buanderie à la passerelle, des coursives aux cabines passagers. Borna me montre les VHF, le telex, la température des frigos, le pilote automatique, les fusées de détresse et les appareils respiratoires en cas d'incendie. Je lis les rôles d'abandon et les consignes en cas d'homme à la mer. J'essaye de me rappeler où se trouve le journal radio et celui concernant les rejets en mer, comment remplir l'état des repas et une demande de transfert en zodiac. La réponse de Borna à mes inquiétude est invariablement "you will see". Il me présente également à l'équipage et au capitaine Jacques. En fin d'après-midi, une visite au sister ship du Nyanga également à quai, confirme mes doutes sur l'ambiance à terre : alcool et prostitution avec la gloriole des lendemains qui ont mal aux cheveux. Je n'ai pas envie de connaître. Les officiers fument cigarettes sur cigarettes. D'après ce que je comprends, les marins européens vont rarement à terre et ne connaissent rien de l'Afrique.


Le Nyanga vu
d'une plate-forme

Extincteurs et EEBD
en salle des machines

Le pont du Nyanga
vu des antennes


12/06 : Mon premier voyage doit nous emmener au large vers le champs pétrolier. Nous partons de nuit. Je me rends compte immédiatement qu'à bord, le luxe et la récompense consiste à pouvoir dormir et trouver le temps pour. La journée est faite de manoeuvres, de chargements et de déchargements de caisses et de pièces plus ou moins lourdes. Je colle le second comme son ombre, observe sa manière de faire et apprend tout à son contact. Les techniciens embarqués et les sous-traitants du pétrolier gèrent leur problèmes de tuyaux et de produits chimiques. Ils sont à bord pour nettoyer des pipes reliant différentes plate-formes. Je déménage de cabine.
13/06 : Borna ayant débarqué, je me présente officiellement à mes matelots : Daniel, Ebenezer, Mickael et Isaac. Ils parlent anglais et viennent tous du Ghana. Joseph, le graisseur est de la Sierra-Leone, Barry le steward de Guinée, Sylvain le cuisinier du Togo et Ivan le chef mécanicien d'Ukraine. La communication se fait donc en anglais ou en français suivant l'interlocuteur. Depuis 6h ce matin, c'est le branle bas de combat. Il a fallut virer l'ancre et préparer des aussières pour s'amarrer sur une plate-forme. Mais suite à une mauvaise manoeuvre du capitaine qui a réussit à emmêler les chaînes et les ancres, nous avons perdu beaucoup de temps. Il a fallut reprendre les mouillages, étaler 10 maillons (à peu près 300m) de chaîne de diamètre 22 sur le pont et ressouder le guindeau avant de pouvoir stabiliser le bateau la poupe au ras de la plate-forme. Menaçante, une torchère gronde une centaine de mètres plus loin sous le vent. Ca ne laisse pas vraiment le temps de respirer, de manger et de penser. Le soir, je questionne le capitaine et le représentant du groupe pétrolier Nicolas sur la vie Offshore. C'est un milieu particulier avec ses lois et son bizness. Je comprends que tout est affaire d'argent. Le groupe pétrolier dispose d'une myriade de sous-traitants pour les prestations de forages, d'essais et d'entretiens et pour les moyens logistiques comme les bateaux.


Chargement et
déchargement à quai

Amarrage au pied
d'une plate-forme

Débarquement des techniciens
passagers sur une plate-forme


14 et 15/06 : Voilà maintenant 2 jours qu'on s'amarre avec plus ou moins de difficulté sur une plate-forme qui n'est pas prévue pour ça avec la hantise de déraper vers la torchère allumée. La mission actuelle consiste à assurer la maintenance des installations en nettoyant les pipelines qui relient certaines plate-formes de production. Pour cela, il faut y envoyer sous pression de l'eau, des racleurs et un cocktail de produits chimiques. Tout est disproportionné dans la taille des cuves, des pompes et des tuyaux qui encombrent le pont. Le bruit est infernal. Les bactéricides et antioxydants sont mélangés à bord avant d'être injectés dans les 8 km de pipes. D'après les techniciens, à l'autre bout, il ne vaut mieux pas être un poisson.
16/06 : Je glane quelques informations : le bateau n'arrête jamais, il travaille 365 jours par an en exclusivité pour le groupe pétrolier. Les marins africains ont des contrats de 8 mois non stop et sont payés entre 400 et 560€ par mois suivant leur poste. Les officiers français, eux, ont des contrats de 3 mois ; il faudrait 28 mois de travail à un marin pour gagner ce que je gagne en 3 mois. Le capitaine est payé dans les 200€ par jour et le superviseur des travaux du pétrolier gagne quant à lui 600€ par jour. Tout ce beau monde est sur le même bateau et travaille indirectement pour le même employeur.
17/06 : J'ai vu mes premières baleines à bosse. Le bateau et son équipage sont un peu mieux rôdé à la manoeuvre. A bord, une ribambelle d'ingénieurs, responsables et officiels se tirent dans les pattes et se renvoient fautes, erreurs et raisons d'être des contretemps. Je me lie avec le prototype du jeune expatrié envoyé en mission. Il voyage aux 4 coins du monde pour valider des tests de pipelines, passe sa vie en stand-by entre les aéroports et les bateaux, connaît tous les bars à putes, n'est pas vraiment raciste mais classifie les gens en fonction de leurs origines, les Chinois étant comme ci et les Africains comme ça. Nous parlons d'écologie, de pêche industrielle, de réchauffement climatique. Il reconnaît que l'activité pétrolière est sale et polluante mais ne changerait pas de métier. Les techniciens sont absorbés par leur travail très pointu, ils ne parlent pas de leur salaire et n'ont pas d'états d'âme. Ils sont là pour l'argent. Ils vivent entre eux dans un autre monde. Les sociétés pétrolières courtisent les ingénieurs mais se méfient. Elles établissent des listes noires et surveillent leur personnel et intervenants, employant pour cela des agents de sécurité pour les noter et les ficher.


Pont du bateau chargé des
cuves, pompes et tuyaux

Techniciens sous-traitants

Produit chimique utilisé
pour le nettoyage des pipes


18/06 : Nous sommes au mouillage en pleine mer, à 1 mille de la plate-forme et 15 milles de la côte si basse qu'on ne la devine même pas. Par contre, on voit très bien la torchère qui se reflète dans l'eau. Le soleil se couche vers 18h, très rouge. Comme toutes les nuits, le ciel reste couvert et les étoiles sont rares. Ce soir, ils sont 5 techniciens et opérateurs à dormir sur la plate-forme pour surveiller leurs instruments de mesure.
19/06 : Je vois l'ennui et la routine se pointer à l'horizon. Le bosco Daniel avait aujourd'hui, l'esprit très loin. Il est sous contrat pour 8 mois, ce qui l'emmène jusqu'en janvier. A bord, tout le monde compte les jours, les techniciens extérieurs, les expatriés, les officiers et l'équipage. Ils ressemblent ainsi à des taulards attendant leur libération. L'unique raison de leur présence en Afrique au milieu de ces plate-formes, le seul intérêt de leur travail, c'est l'argent. Rêves et sacrifices. Le groupe pétrolier pompe l'or noir de la mer mais doit arroser les sociétés et individus qui gravitent autour, tous essayant, à leur niveau, d'en profiter au maximum. Chaque dimanche, Sylvain le cuisinier prépare le couscous, c'est la tradition. Du coup, Jacques le capitaine me dit qu'à bord on égraine le temps non pas en semaines mais en couscous. Combien de couscous il te reste à faire ?
20/06 : D'après Benoît, un technicien sous-traitant, le Gabon a encore 15 années de production pétrolière devant lui, le nouvel Eldorado se trouvant maintenant plus au sud vers le Congo. La mission de nettoyage et de tests des pipes se termine demain et le capitaine est relevé après-demain. C'est une bonne nouvelle car ce matin, c'était encore le grand cirque pour s'arrimer sur la plate-forme : manoeuvres ratées, ordres aboyés, cacophonie incroyable et stupidité pitoyable. Tout le monde est sur les nerfs. Je me lave les mains 15 fois par jour mais elles restent désespérément noires.
21/06 : Vers 13h, j'ai aperçu une baleine à bosse à 1 mille. Saut, souffle, nageoire en l'air. Du grand spectacle. Et puis tranquillement, elle est venue tangenter le navire. Personne n'a l'air étonné d'en voir. La mission est terminée et on fait route de nuit vers Port-Gentil. La passerelle baigne dans l'obscurité, au loin brillent les torchères.


Première baleine à bosse

Navigation de nuit

Manoeuvre de mouillage
au guindeau


22 et 23/06 : Levé tôt, j'ai mis à jour les documents nautiques à l'aide des corrections reçues la veille. J'ai fait connaissance avec Mickael, le nouveau capitaine. Le bureau de la logistique a ensuite appelé pour convenir d'une nouvelle mission. Nous devons livrer des tubes sur une plate-forme de forage. Chargement, déchargement, navigation et accostage, toutes les manoeuvres se font avec tranquillité et sérénité. Rien à voir avec celles du capitaine précédent. Du coup, l'équipage travaille mieux et l'ambiance s'est détendue.
24/06 : Nous restons à quai. J'en profite pour faire de la paperasse, des vérifications de sécurité et des inventaires. Le reste de l'équipage sombre dans la léthargie. En fin de journée, le capitaine et le chef mécanicien ont tenu à me montrer Port-Gentil. A première vue, ça ne ressemble à rien, c'est moche, délabré et minable. Nous mangeons pourtant de très bonnes brochettes de poisson chez Mamie Wata, un boui-boui en tôles sur le bord de mer.
25/06 : J'ai la tête vidée. J'ai compté toute la journée des dizaines de pots de peinture, des mètres d'aussières, vérifié le plan de graissage du navire et saisi toutes ces données dans des dossiers. Je commence à bien connaître le bateau. Ce matin, je suis descendu avec le bosco dans le local du propulseur d'étrave, espace confiné gris et poussiéreux. Ca sent les entrailles du navire.


Déchargement sur un rig
de forage

Chargement à
port-Gentil

Le PMU de Port-Gentil


26/06 : A 3h, encore ensommeillé, je regarde la chaîne d'ancre remonter maille par maille, avalée par le barbotin et le puits à chaîne. Le pont et le guindeau semblent flotter dans la nuit. Je prends le quart de 4h à 6h. Des énormes tankers sont au mouillage en pleine mer. Après avoir doublé le Cap Lopez, la mer s'agite et une longue houle du sud nous soulève. Toute la matinée, jusqu'à midi, ce sera l'enfer. Par une météo abominable, il nous faudra décharger et charger, charger et décharger, des containers et des paniers d'acier remplis de tuyaux, des moteurs et des caisses de toutes tailles et de toutes formes, le tout d'un poids inimaginable. Quand la grue de la plate-forme réussi à viser juste, les casiers métalliques viennent s'écraser sur le pont. Pour ce faire, les matelots doivent attraper les bouts qui pendent aux colis et diriger ces monstres de métal encore inoffensifs car suspendus dans les airs. Dès qu'ils approchent du navire, les casiers dévoilent leur nature dangereuse de masse de féraille prête à pulvériser ce qui se présente. Tels des dompteurs, les marins guident les colis, les apprivoisent et les rangent comme des dominos dans une boîte. Pour compliquer la manoeuvre, la plupart des plate-formes sont équipées de grues non alimentées en électricité. Avant toute manipulation, le navire doit donc récupérer un gros câble électrique gainé et le brancher à bord pour fournir l'énergie à la grue. Le capitaine positionne alors son bateau de manière à réceptionner les colis et veiller sur le câble. Trop éloigné de la plate-forme, le navire tend le câble et risque de le rompre, électrocutant tout le monde. Trop près, le câble prend du mou et peu passer dans les hélices avec le même résultat. Les difficultés semblent s'accumuler. La mer est forte avec 4 à 5 mètres de houle. Un courant de 2 noeuds et un vent de 15 noeuds rendent la manoeuvre compliquée. On embarque des tonnes d'eau sur le pont par l'arrière. On a parfois la mer jusqu'aux genoux et il faut s'accrocher pour ne pas être embarqué par les vagues qui déferlent. Câble électrique dans une main pour en contrôler la tension, vagues qui s'écrasent sur moi, containers en folie qui se baladent au dessus de ma tête, cerné par des racks de bouteilles de gaz et de moteurs, je me sens pris au piège. De temps en temps, le câble vicieux essaye de s'enrouler autour de mon pied pour ne pas partir seul à la mer. Véritable petite fourmi, je ne pense qu'à ma survie et me concentre sur ma part de travail. Peu importe comment, peu importe les détails et les difficultés, le travail se fait, la mission s'accomplit. Il n'y a que dans les échecs qu'on cherchera la faute, le pourquoi, la raison et le blâme. Nous repartons cette nuit, vers minuit, pour une autre mission.


Approche d'un navire au
mouillage pour déchargement
à risque

Déchargement par
mauvais temps

La mer envahit le pont


27/06 : Aujourd'hui, nous avons beaucoup navigué, couvrant plus ou moins 180 milles. A minuit, nous appareillons de Port-Gentil pour la plate-forme la plus au sud du champs pétrolier. Sur place, le courant étant trop fort, il s'avère être impossible de décharger nos colis. Nous mouillons alors provisoirement avant de regagner Port-Gentil vers 18h sur les ordres de la logistique. Les colis si urgents ce matin n'y étaient plus. Bilan de l'opération : 2700 litres de fuel plus la location du bateau avec son équipage à 5000€ par jour pour une balade en mer sans résultat concret. Cette nuit, de la passerelle, j'ai pu observer comment se chargeait le bois arraché à la forêt tropicale. Semblables à des monstres voraces, les cargos immobiles au mouillage, attendent leurs proies. A très faible vitesse, des petits bateaux apportent leur prise, un long chapelet de grumes flottantes libérées provisoirement du parc à bois où elles étaient retenues. Des hommes ridiculement petits s'acharnent au flanc du navire monstrueux, montent en équilibre sur les troncs et les enlacent d'élingues métalliques. Les grues du cargo chargent lentement les bois vaincus sur le pont, dans les cales, où ils s'entassent, prisonniers. Certaines grumes parviennent cependant à s'échapper dans la nuit, se cachent entre deux eaux pareil aux caïmans avant de se venger en heurtant violemment la coque du navire imprudent qui ne l'aura vu sur sa route.
28/06 : J'ai passé la journée à faire l'inventaire et la mise à jour de la pharmacie.
29/06 : Ayant une partie de matinée libre, j'en profite pour visiter Port-Gentil. Il n'y a pas grand-chose à en dire : la ville est construite sur une île, au milieu de l'estuaire du grand fleuve. Tout est donc sans relief. Les rues se coupent à angles droits et on y retrouve tous les bâtiments à la française qui font la fierté des gouvernements tropicaux : le trésor public, les banques et assurances, les marchands de bagnoles et de téléphones. Les quelques bars, discos, karaoké et autres lieux de perdition sommeillent inoffensifs dans la matinée. Cette nuit, on repart pour une nouvelle mission.
30/06 : Nous devons ravitailler en eau et en matériel une plate-forme au sud de la zone d'exploitation. Le capitaine assure la première partie de la nuit qui consiste à appareiller, doubler le port commercial et traverser le banc du Prince, haut fond sableux remontant à 4 mètres. Ensuite, la nuit est à moi et au matelot de quart. J'enfile toute la descente vers le sud en m'éloignant progressivement de la côte, passant à l'extérieur de la zone de forage. Ce que je prenais au début pour des feux de navigation rouges se révèlent être en fait des torchères très éloignées surgissant de l'horizon. Malgré le bruit des manoeuvres, j'ai pu dormir un peu en début de matinée. A lui seul, le propulseur d'étrave est capable de faire vibrer tout le bateau. Quand je suis monté à la passerelle, la plupart des colis étaient déchargés et d'autres avaient été chargés. Le soleil brillait, la mer était belle et sans courant. Il faudra cependant 4 heures de temps pour réussir à ravitailler en eau la plate-forme habitée nécessiteuse , 4 heures à tenir le bateau en position et la manche en tension. A 18h, après la dernière phase de manutention, le navire reprend la route de Port-Gentil. Une autre nuit de navigation nous attend avec comme satisfaction, un superbe soleil rouge à l'horizon et la pleine lune rousse sur l'autre bord. Personne n'a l'air sensible à ce spectacle. Barges, remorqueurs et autres navires vont me forcer à zigzaguer pour remonter la côte et vers minuit, je passe la barre au capitaine.


Telex et INMARSAT

Position sous l'équateur

VHF SMDSM


01 et 02/07: Nous sommes au mouillage en mer, embarqués dans une nouvelle mission. Tout a l'air préparé au dernier moment par la logistique du groupe pétrolier avec des changements de dernières minutes importants. Trois nouveaux techniciens sont à bord pour travailler sur une plate-forme qui vu d'ici ressemble à un squelette de dinosaure. Le responsable de l'équipe trouve que ça n'avance pas vite ; lui aussi compte les jours. Mieux que la météo, parler du temps qu'il reste à faire est le meilleur moyen d'engager une discussion.
03/07 : Ce matin, j'ai joué au menuisier en agencement, fabriquant des caches et des supports pour les instruments. Et puis une brume filandreuse a envahi ma tête qui résonnait malgré les antalgiques alors que mon corps se traînait lamentablement sans courage. J'ai dormi dans l'après-midi suivi d'une longue nuit réparatrice.
04/07 : Voilà maintenant 3 jours que le bateau est mouillé au même endroit à 0,5 mille d'une plate-forme où le zodiac envoie chaque matin une équipe de techniciens travailler à leur problème de pipelines et de vannes bloquées. Les matelots grattent de la rouille après l'avoir piquée et martelée d'un rythme régulier qui résonne dans toute la coque. Ensuite, ils peignent en rouge, noir ou jaune sans imagination mais avec endurance. Contrairement aux directives officielles de la compagnie, le bateau évacue beaucoup de déchets à la mer : chiffons, résidus de bricolage, poubelles mal brûlées. Personne n'a de scrupules. Ce soir, pendant une discussion avec Sylvain le cuisinier togolais, des baleines sont venues souffler contre le navire. A ma grande surprise, il connaît leur histoire, migration et reproduction. La conversation a ensuite dévié sur la pêche, le Togo, le vent Harmattan et sa poussière de sable saharienne, puis sur des sujets plus personnels, construction, famille, ses objectifs mesurés en temps de contrat à achever, en années de travail, encore des rêves et des sacrifices. Africains, Européens, marins, techniciens, toujours la même rengaine : amasser de l'argent et compter les jours pour se construire une vie meilleure au prix de l'absence.
05/07 : Je glane encore quelques informations à table. Le forage des puits de pétrole se fait dans 40 mètres d'eau sur le plateau et descend à 3000 mètres sous terre. Le pipe d'un diamètre de 20 cm contient le cuming par où remonte le pétrole que les professionnels appellent l'huile. Ils envoient du gaz sous pression par des petits injecteurs placés le long du pipe pour faciliter la remontée de l'huile. C'est sur une vanne d'injecteur coincée à 1500 mètres qu'ils s'acharnent depuis 3 jours. La discussion s'est ensuite orientée sur les tracasseries administratives comparées du Gabon, du Cameroun et du Congo, sur la corruption des autorités, affaires maritimes, douaniers et policiers. Et puis encore des chiffres effarants : au Congo, un opérateur qui travaille sur une plate-forme gagne la même chose qu'un jardinier à savoir moins de 100€ par mois.
06/07 : Il ne se passe plus rien, la mission s'enlise, les techniciens partant le matin avec beaucoup d'optimisme et rentrant le soir déprimés. Ils ont perdu leurs outils au fond du tuyau et leur affaire se complique de jour en jour, nous laissant à l'ancre, inutiles. Il n'y a plus de légumes frais et on mange beaucoup de viande, les matelots n'arrivant pas à pêcher le moindre poisson. Je tiens à jour la paperasse, les visites et certificats et organise les exercices de sécurité obligatoires.


Navigation sur carte

Matelots en pause

Cargo chargé de bois exotiques


08/07 : 3 heures 1/2 de navigation et nous voilà de retour au port. La mission est une catastrophe pour les techniciens qui ont décidé de faire fabriquer de nouveaux outils pour parvenir à leurs fins. Nous en profitons pour avitailler et débarquer extincteurs périmés, radeau de survie à réviser et autre matériel dont je tiens l'inventaire.
09 et 10/07 : Comme d'habitude, les consignes de la logistique du pétrolier changent à chaque heure avec comme résultat l'incertitude quant à l'heure du départ. On appareillera finalement cette nuit. En attendant, dans un petit restaurant au nom brésilien, j'ai mangé le meilleur poisson de ma vie. Il est appelé ici le bossu et n'est pas très joli. Emmené par le serveur, je choisis mon poisson dehors dans de grandes bassines et des femmes le font cuire sur des braises avant de le servir.
11 et 12/07 : Nous voilà de retour au pied de la même plate-forme (Anguille Sud Est ; elles ont toutes des noms de poisson) avec les mêmes techniciens pour la même mission, à savoir repêcher un outil à 3000m au fond d'un tuyau. Ce genre de mission s'appelle "wire line". Depuis 2 jours, le ciel est gris, le vent souffle entre 15 et 20 noeuds donnant une mer agitée avec des petites crêtes blanches. Au mouillage sur 40m de fond, le bateau se tient plus ou moins bien dans l'axe du vent tout en roulant fortement de temps en temps. C'est très inconfortable. Le pont est détrempé par les vagues, ce qui ne permet pas d'y rester ni d'y travailler. L'ennui s'installe... Hier soir, j'ai encore vu 4 baleines à bosses. Mickael, un matelot avec qui j'aime bien discuter est très surpris d'apprendre que les baleines ne sont pas de vulgaires poissons mais des mammifères. Comme les autres marins, il est très croyant. Il a terminé notre conversation avec quelque chose comme "le monde est vraiment merveilleux".
13/07 : Enfin des baleines ! Partout, par petits groupes ou isolées. Un festival de sauts et de queues, de nageoires, de souffles puissants.


Baleines au milieu
des plate-formes

Baleines à l'étrave
du bateau

Baleines en couple


14/07 : La pêche a été bonne pour les techniciens qui ont pu récupérer des vannes bloquées dans leurs tuyaux. Du coup, ils refont faire des outils spéciaux que nous devons réceptionner à Port-Gentil
.
15/07 : J'ai consacré l'après-midi à la réparation du gros semi-rigide qui nous sert d'annexe. On repart cette nuit à 3h.
16/07 : Les jours se suivent et se ressemblent. Nous sommes de retour au pied de la même plate-forme avec les mêmes acteurs. Ayant assuré la navigation de nuit, j'ai pu dormir un peu ce matin. Demain, le matelot Mickael débarque, remplacé par un autre. Il a terminé ses 8 mois de contrat.
17/07 : Finalement, le temps passe, les jours du calendrier changent régulièrement, le rythme étant trouvé, ni lent, ni rapide, juste monotone. J'ai parfois l'impression de vivre plusieurs fois la même journée. Le paysage est le même, le bateau également, les acteurs jouent le même rôle et toujours à la même heure. Le ciel gris et bas n'ajoute rien à la clarté. L'atmosphère générale reste donc brumeuse.
18/07 : Nous avons accueillit à bord un nouveau matelot pour remplacer Mickael. Il s'appelle Frederick, il vient du Ghana et est arrivé avec un jour de retard, ce qui a créé un peu de confusion dans l'organisation des quarts. Toute la journée est restée plombée, immobile entre ciel et mer, du même gris monotone. Paul, un nouveau technicien travaillant sur la plate-forme a pêché 4 poissons magnifiques, 40kg de poissons rouges, une espèce de carpe qui monte facilement à la surface
. Son retour de pêche miraculeuse a réjouit l'équipage, heureux de pouvoir enfin manger du poisson. L'ambiance était à la rigolade pendant la pesée sur le pont et Sylvain a pu organiser un barbecue. Au même moment, une baleine est venue souffler à 5m du bateau avant de passer en dessous et s'éloigner vers la plate-forme.


Pesée du poisson sur le pont

Barbecue

Navigation de nuit


19/07 :
Ce matin, nous sommes partit de bonne heure vers 5h30. Il faisait encore nuit quand nous avons déposé les techniciens sur une autre plate-forme avant de rejoindre Port-Gentil. Nous avons chargé un gros groupe électrogène sur le pont qui, une fois branché a créé un black out général éteignant tous les instruments. Ce soir, nous sommes de retour au large de notre fameuse plate-forme. Le paysage est inchangé.
20/07 : Mise à part les jours du calendrier, rien ne change. Les baleines sont toujours omniprésentes, les techniciens à poste sur leur plate-forme et nous ballottés au mouillage. J'ai fait un peu de menuiserie, des papiers sur l'ordinateur et organisé un exercice d'abandon.
21/07 : Baleines le matin ; mal de crâne le soir.
22/07 : Le dimanche obéit à un véritable rituel : couscous à midi et repos du seigneur l'après-midi. Après cette semaine léthargique, on voit mal ce qui aurait pu troubler cette monotonie. Pourtant après avoir débarqué comme chaque matin nos passagers sur la plate-forme pour leur 150ème tentative de fishing, nous appareillons et faisons route vers un autre bateau de la compagnie mouillé à 5 milles d'ici pour y tester des injecteurs
. Slalomant au milieu des plates-formes et des bateaux, nous croisons des baleines par couples, seules, sautant, soufflant, indifférentes à toute cette activité nautique. Après un bref retour au large de la plate-forme, nous mettons le cap sur Port-Gentil. Nous devons changer d'équipe, charger du matériel et rejoindre une nouvelle plate-forme avec un nom de poisson différent : baudroie.


Plate-forme avec sa torchère

Déchargement
sur une plate-forme

Embarquement d'un groupe
électrogène de secours


23/07 : Nous quittons Port-Gentil vers 2h du matin. Je reste de quart à la passerelle de 3h30 à 7h30, maître du bateau et de sa destinée, accompagné d'un matelot de veille. Le reste de l'équipage et les passagers dorment. C'est mon moment préféré. La surveillance de la route et la sécurité de la navigation se font à l'aide du radar, du GPS, du sondeur et de l'AIS. Dans la nuit chaque instrument émet une lumière verte. Je recoupe les informations, vérifie sur la carte, repère le déplacement d'un navire, suit sa route avec une petite excitation lorsqu'on finit par le croiser rouge sur rouge. Je sors de temps en temps prendre l'air sur le pont. La nuit est rarement étoilée. Le vent est doux. L'étrave fend régulièrement la mer, le mouvement est souple, sans à coups Je dors en début de matinée puis suis réveillé par les manoeuvres de déchargement. Le bruit est étrange. Les commandes de gaz d'accélération et de décélération sont pneumatiques et lâchent comme de longs soupirs alors que le propulseur d'étrave, mu par un puissant moteur, rugit et fait trembler tout le bateau en émettant une sorte de plainte métallique. J'imagine une bête monstrueuse entravée, accomplissant des efforts épuisants pour se libérer ou ahanant sous une charge trop lourde. Au mouillage, face au vent et à la mer, le bateau retrouve son calme, tel un cheval docile attaché à un pieu fiché en terre.


Exercice d'homme à la mer

Exercice d'incendie

Vérification de la pompe
manuelle de secours


24/07 : Au mess des officiers, l'endroit où l'on cause, j'apprends qu'il y a 3 mois, un marin est mort 2 jours après avoir été débarqué malade d'un autre bateau. Il est mort semble-t-il de la tuberculose. Ca parait incroyable. Hormis contre la fièvre jaune, obligatoire pour entrer au Gabon, les marins africains ne sont pas vaccinés. J'ai demandé au bosco Daniel ce qu'il en pensait. D'après lui, ce marin venait du nord du Ghana, une région où les gens ne vont pas à l'école. Sans éducation, ils font n'importe quoi pour rejoindre l'Europe et fument des cigarettes et de l'herbe, donc ça leur porte sur les poumons ! Mais peut-être aussi que la tuberculose n'était pas le bon diagnostique. En tous cas, ça ne préoccupe pas Daniel, qui, de toutes façons, ne connaissait pas personnellement ce marin. Les matelots sont très religieux, catholiques ou musulmans. Ebenezer, qui ne sait pas bien lire, ânonne la "Tour de Garde" des témoins de Jéhovah. Sylvain, notre cuisinier, vient du Togo. Plutôt bien instruit et cultivé, il pense également que les migrations des baleines résultent de la volonté de Dieu. Depuis hier, c'est un vrai festival. Il y en a partout. J'arrive à en dénombrer une quinzaine à la fois. Un nouveau technicien a rejoint l'équipe. Ses collègues le décrivent comme un partisan du Front National et racontent de drôles d'histoires sur lui. Il arriverait de France en mission (pour 5 semaines) chargé de sacs remplis de boites de pâté qu'il mange le soir, seul, pour ne rien acheter sur place. Tous les soirs quand il est à terre, il se couche à 19h, met son réveil à 1h du matin et va traîner dans les bars pour ramasser une fille. Les entraîneuses l'appelle le pêcheur. Ce n'est cependant que l'exagération à l'extrême de ce que vivent les blancs à Port-Gentil. La misère sentimentale y est très forte, déclinée sous différentes formes allant du divorcé malheureux à l'asociale mal dans sa peau en passant par le retraité prisonnier ou le jeune technicien qui se ment à lui même avant de mentir à sa femme. Les mêmes histoires à noyer dans l'alcool et les filles complaisantes.


Les mécaniciens à la veille

Une partie de l'équipage

Avec Barry


25/07 : J'ai mal dormi et me sens extrêmement fatigué. Ce matin, pensant récupérer le nouveau chef mécanicien, nous avons fait inutilement 2h de navigation avant de retourner à notre mouillage au large de la plate-forme Baudroie. Il est retenu à Libreville car il n'a pas sa vaccination contre la fièvre jaune. Ca décale donc le départ d'Ivan qui est habitué à ces revirements de dernières minutes.
26/07 : Alors que le gouvernement gabonais vient de mettre en prison un journaliste et interdire de vente un quotidien, je peux lire sur le bateau "Voici", "Choc", "Entrevue" et d'autres publications tapageuses basées sur le scandale et l'exhibitionnisme. Ces journaux, forcés à l'escalade racoleuse pour se vendre en France, sont achetés très cher en Afrique par une clientèle masculine et esseulée, sensible à cette lecture facile et vite jetée. Ils se retrouvent finalement entre les mains de nos marins africains qui passent de "Réveillez-vous" à "4x4 magazine". Pour eux, l'idéal européen blanc se construit ainsi, avec ce genre d'images. D'autant plus, qu'ils ne comprennent pas les textes. Le nouveau chef mécanicien est arrivé ce matin. D'origine croate, Moreno, ressemble à un Italien. Il a l'oeil noir d'un petit animal craintif.
27/07 : Avec Sylvain, le cuisinier togolais, on discute tranquillement de familles, d'éducation, des différences et similitudes entre l'Afrique et les Antilles. Parlant du dernier enfant qu'il a eu avec une Gabonaise et qu'il doit emmener au Togo chez sa femme, il dit que l'enfant doit aller où il y a de l'amour et être élevé avec ses frères et soeurs. C'est la première fois que j'entends le mot "amour" ici et j'ai même été un peu surpris, ce mot détonnant complètement dans notre environnement pétrolier.
28 et 29/07 : Nous avons débarqué Ivan à Port-Gentil.
30/07 : Le capitaine m'a laissé faire l'appareillage du quai, une grosse partie de la navigation et le mouillage arrivé à Baudroie, notre plate-forme de destination.
31/07 : Le ronron de la navigation nocturne nous accompagne tranquillement jusqu'à Port-Gentil. Mon contrat est terminé. Je prends l'avion demain soir pour Paris. J'ai remis mes copies du mois au capitaine, mes affaires sont en ordre. J'ai distribué quelques cadeaux à l'équipage. On a fait des photos. Mon sac est prêt. Je suis prêt également. Je serai resté 51 jours à bord du Nyanga.



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